Quand j'entends le mot 'culture', je sors mon mannequin
Vous vous apprêtez à des places pour le Festival d'Avignon, pour le Festival d'Art Lyrique à Aix ? Ne rêvez pas. Il y a de fortes chances qu'à l'instar de la guerre de Troie, ils n'aient pas lieu [1].
Un bruit circulait depuis quelques temps au sein des fédérations intermittentes (du spectacle). Les protocoles d'accords signés jusque fin 2008 seraient révisés début 2009, et sans doute à la baisse, notre cher Président Nicolas Sarkozy ne s'étant pas illustré depuis son élection pour l'originalité de ses goûts culturels. La démagogie pouvant prendre de nombreux masques, j'émets le souhait que lorsqu'il citait, parmi ses artistes préférés, Johnny Hallyday, Gilbert Montagné ou Jean-Marie Bigard, il ne le faisait que pour se rapprocher de la base de son électorat, et qu'il taisait quelques goûts un peu plus... subtils qu'on est en droit d'attendre d'homme d'Etat. Passons.
En fait, la seule bonne nouvelle pour la culture française au lendemain de son élection aura été le maintien d'un Ministère de la Culture duquel il avait plutôt annoncé la fusion, sinon la disparition. Autre bonne nouvelle, la promotion de la culture en milieu scolaire. Dans sa lettre de mission à Christine Albanel, c'était marqué noir sur blanc. '''Albanel, la Mission''. Parlons donc aujourd'hui de promotion de la culture à l'école, et revenons à notre histoire d'intermittence.
Jusqu'à peu, les intermittents désireux de jouer leurs spectacles en milieu scolaire pouvaient signer des contrats avec les établissements, en recevoir le paiement et déclarer des cachets, tout naturellement, puisqu'ils effectuaient une représentation. C'en sera terminé d'ici le 31 mars. L'Unedic (avec l'accord du gouvernement) se réserve désormais le droit, via l'attribution d'un numéro d'objet par spectacle et non plus par compagnie, de désigner qui, parmi les intervenants professionnels en milieu scolaire, exerce une activité artistique ou une activité d'animation. Dans l'objectif à très court terme sans doute, d'autoriser l'activité des seuls artistes officiels, les autres ayant suffisamment de place pour aller faire les pitres dans la rue.
Cette histoire de définition de l'activité, ce petit détail sémiologique (rappelant d'autres "petits détails" de l'Histoire) peut vous paraître insignifiant. C'est vrai : on ne va pas laisser faire n'importe quoi devant nos enfants. Il y a des programmes. La Culture fait partie d'un programme. La mission du ministre de la culture est de définir ce qu'est la Culture. L'officielle. L'autorisée.
Que les nostalgiques de Vichy se rassurent, ce programme ne s'appliquera pas aux seuls établissements scolaires. Il en sera de même dans les hôpitaux, les prisons, et j'en passe. Et le théâtre n'est pas seule victime de ce numéro d'objet. Il sera attribué à tout le spectacle vivant. La musique, la danse, toutes les disciplines transversales.
Là où il y a danger, c'est qu'aujourd'hui en France, l'Unedic, c'est à dire un organisme d'assurance chômage, s'arroge le droit de définir ce qui est artistique et ce qui ne l'est pas. Nicolas Sarkozy poursuit donc l'engagement qu'il avait pris durant sa campagne présidentielle : il y a bien eu fusion du ministère de la Culture avec un autre organisme. Sauf que l'autre organisme n'a jamais été un ministère.
Là où il y a danger, c'est que, sans tomber dans le misérabilisme des journaux gaucho style Inrocks qui passent leur temps à se plaindre de la couverture médiatique de Sarkozy tout en consacrant un tiers de leurs pages à essayer de le diaboliser, on commence par définir ce qui artistique dans le cadre scolaire, puis on peut se le permettre dans le cadre des théâtres privés, pour finir par ne définir comme artistique que ce qui programmé dans le théâtre subventionné, autrement dit les théâtres nationaux (qui ne sont pas légion). Cela revient à autoriser une forme de culture pour en détruire économiquement une autre.
D'ailleurs, avons-nous vraiment encore besoin du théâtre ? A quoi sert la Culture ? Est-elle rentable ? Voilà sept ans que les Français regardent avidement la star académie pour en voir émerger chaque année le même produit marketing. Les Français sont un grand peuple de poissons rouges décrivant des ronds dans un tout petit bocal et se faisant la réflexion, entre deux tours : "C'est grand ici !".
Qu'on ne s'y trompe pas. Le ministère de la Culture et le gouvernement désignés par le Président de la République (élu accessoirement par l'ensemble des poissons rouges dans un grand élan de liberté) a toujours eu pour vocation de protéger le patrimoine, de promouvoir la Cutlure française à travers le monde et d'aider, avec les maigres moyens dont il dispose, à l'émergence des forces vives de la Culture future. La Culture d'Etat est un fait. Elle existe déjà. Tout ce que nous demandions, nous, poissons rouges, c'était d'avoir la liberté de continuer à en apprécier une autre. Les problèmes liés aujourd'hui à l'intermittence du spectacle ne relèvent pas de domaine économique (car dans ce cas, s'il coûte trop cher, pourquoi ne pas purement et simplement le supprimer ?), mais l'intermittence relève d'une problématique politique. Tout comme la liberté d'accès non à la Culture mais aux cultures, à toutes les cultures.
Nous n'en sommes pas encore au temps où la seule culture sera la culture autorisée. Nous n'en sommes pas encore au temps où le Président Sarkozy définira ce qu'est la mode française (pour le reste, il n'a pas encore prouvé son aptitude), le Medef la peinture française, l'Unedic le théâtre français, l'Urssaf la danse française, madame Michu le cinéma TF1 français, et ma concierge la sculture française - et oui, d'ici là, son p, elle l'aura perdu. Non, nous n'en sommes pas là. Mais nous le regardons venir. Et nous ne faisons rien. Alors évitez de cracher sur les intermittents dans les mois à venir. Parce qu'ils soulèvent une question digne d'être mise en lumière : celle de la Liberté.
Quant à l'Egalité et à la Fraternité... C'est grand, ici.
[1] Qu'est-ce que le statut d'intermittent du spectacle ? On a tout dit et n'importe quoi là-dessus. On a vulgarisé la chose jusqu'à désigner les intermittents comme les nouveaux privilégiés de la société. Le statut d'intermittent a été créé sous Malraux. Il s'agit d'une Caisse spéciale du régime des Assedic, permettant aux artistes du spectacle vivant et de l'audiovisuel d'être indemnisé pendant leurs périodes d'inactivité. Les mois où ils travaillent, ils ne touchent rien. Comme les salariés "normaux". Il faut savoir que, si la cotisation Assedic à ce régime spécial est obligatoire pour TOUS les artistes et/ou techniciens du spectacle et représente quand même la modique somme de 10,8 % du brut (pour info le régime général cotise à 6,4%... quand on parle de privilège, c'est une info qu'on occulte à dessein), seule une infime partie de ces mêmes artistes/techniciens est bénéficiaire de ce qu'on nomme le "statut intermittent", autrement dit le fait d'être indemnisé par la caisse assedic. Le calcul des droits s'établit sur 10 mois, l'indemnisation court sur un maximum de 8 mois (là encore, privilège...). Les conditions d'admission sont de plus en plus drastiques, il y a donc de moins en moins de personnes prises en compte, mais toujours autant qui cotisent - obligatoirement - et à un taux qui grimpe beaucoup plus vite que celui du SMIC ou du minimum syndical. Privilèges. Il faut savoir que tout le spectacle vivant en France, sa diversité, sa vivacité, reposait sur ce régime d'intermittence ; les comédiens et techniciens étant indemnisés pendant leurs périodes de répétitions, et payés pendant leurs périodes de représentation - exception faite des théâtres et compagnies subventionnés par les différentes tutelles (département, région, ministère de la Culture). Aujourd'hui, cette diversité est remise en question. La plupart des français s'en foutent, et ils ont raison, puisque les théâtres sont vides... Mais pour en finir sur les privilèges, il faut quand même comprendre que les seuls indemnisés du régime intermittent sont des personnes qui, la plupart du temps, travaillent tellement qu'elles n'ont pas besoin de cette indemnité. Les autres cotisent dans le vent pendant des années. Voilà pour un petit éclaircissement sur le vilain statut. Vilains grippes-sous d'intermittents, qui donnent aux Assedic un 10ème de leur paie. Le minimum syndical brut garanti sur un cachet est à cette date de 3,21 € de l'heure... Toutes charges comprises, l'intermittent privilégié touche par soirée un minimum garanti de 16,05 € net. Qu'on arrête donc de prendre les conneries télévisuelles pour argent comptant et qu'on comprenne pourquoi il n'y aura pas de festivals cet été.
Un bruit circulait depuis quelques temps au sein des fédérations intermittentes (du spectacle). Les protocoles d'accords signés jusque fin 2008 seraient révisés début 2009, et sans doute à la baisse, notre cher Président Nicolas Sarkozy ne s'étant pas illustré depuis son élection pour l'originalité de ses goûts culturels. La démagogie pouvant prendre de nombreux masques, j'émets le souhait que lorsqu'il citait, parmi ses artistes préférés, Johnny Hallyday, Gilbert Montagné ou Jean-Marie Bigard, il ne le faisait que pour se rapprocher de la base de son électorat, et qu'il taisait quelques goûts un peu plus... subtils qu'on est en droit d'attendre d'homme d'Etat. Passons.
En fait, la seule bonne nouvelle pour la culture française au lendemain de son élection aura été le maintien d'un Ministère de la Culture duquel il avait plutôt annoncé la fusion, sinon la disparition. Autre bonne nouvelle, la promotion de la culture en milieu scolaire. Dans sa lettre de mission à Christine Albanel, c'était marqué noir sur blanc. '''Albanel, la Mission''. Parlons donc aujourd'hui de promotion de la culture à l'école, et revenons à notre histoire d'intermittence.
Jusqu'à peu, les intermittents désireux de jouer leurs spectacles en milieu scolaire pouvaient signer des contrats avec les établissements, en recevoir le paiement et déclarer des cachets, tout naturellement, puisqu'ils effectuaient une représentation. C'en sera terminé d'ici le 31 mars. L'Unedic (avec l'accord du gouvernement) se réserve désormais le droit, via l'attribution d'un numéro d'objet par spectacle et non plus par compagnie, de désigner qui, parmi les intervenants professionnels en milieu scolaire, exerce une activité artistique ou une activité d'animation. Dans l'objectif à très court terme sans doute, d'autoriser l'activité des seuls artistes officiels, les autres ayant suffisamment de place pour aller faire les pitres dans la rue.
Cette histoire de définition de l'activité, ce petit détail sémiologique (rappelant d'autres "petits détails" de l'Histoire) peut vous paraître insignifiant. C'est vrai : on ne va pas laisser faire n'importe quoi devant nos enfants. Il y a des programmes. La Culture fait partie d'un programme. La mission du ministre de la culture est de définir ce qu'est la Culture. L'officielle. L'autorisée.
Que les nostalgiques de Vichy se rassurent, ce programme ne s'appliquera pas aux seuls établissements scolaires. Il en sera de même dans les hôpitaux, les prisons, et j'en passe. Et le théâtre n'est pas seule victime de ce numéro d'objet. Il sera attribué à tout le spectacle vivant. La musique, la danse, toutes les disciplines transversales.
Là où il y a danger, c'est qu'aujourd'hui en France, l'Unedic, c'est à dire un organisme d'assurance chômage, s'arroge le droit de définir ce qui est artistique et ce qui ne l'est pas. Nicolas Sarkozy poursuit donc l'engagement qu'il avait pris durant sa campagne présidentielle : il y a bien eu fusion du ministère de la Culture avec un autre organisme. Sauf que l'autre organisme n'a jamais été un ministère.
Là où il y a danger, c'est que, sans tomber dans le misérabilisme des journaux gaucho style Inrocks qui passent leur temps à se plaindre de la couverture médiatique de Sarkozy tout en consacrant un tiers de leurs pages à essayer de le diaboliser, on commence par définir ce qui artistique dans le cadre scolaire, puis on peut se le permettre dans le cadre des théâtres privés, pour finir par ne définir comme artistique que ce qui programmé dans le théâtre subventionné, autrement dit les théâtres nationaux (qui ne sont pas légion). Cela revient à autoriser une forme de culture pour en détruire économiquement une autre.
D'ailleurs, avons-nous vraiment encore besoin du théâtre ? A quoi sert la Culture ? Est-elle rentable ? Voilà sept ans que les Français regardent avidement la star académie pour en voir émerger chaque année le même produit marketing. Les Français sont un grand peuple de poissons rouges décrivant des ronds dans un tout petit bocal et se faisant la réflexion, entre deux tours : "C'est grand ici !".
Qu'on ne s'y trompe pas. Le ministère de la Culture et le gouvernement désignés par le Président de la République (élu accessoirement par l'ensemble des poissons rouges dans un grand élan de liberté) a toujours eu pour vocation de protéger le patrimoine, de promouvoir la Cutlure française à travers le monde et d'aider, avec les maigres moyens dont il dispose, à l'émergence des forces vives de la Culture future. La Culture d'Etat est un fait. Elle existe déjà. Tout ce que nous demandions, nous, poissons rouges, c'était d'avoir la liberté de continuer à en apprécier une autre. Les problèmes liés aujourd'hui à l'intermittence du spectacle ne relèvent pas de domaine économique (car dans ce cas, s'il coûte trop cher, pourquoi ne pas purement et simplement le supprimer ?), mais l'intermittence relève d'une problématique politique. Tout comme la liberté d'accès non à la Culture mais aux cultures, à toutes les cultures.
Nous n'en sommes pas encore au temps où la seule culture sera la culture autorisée. Nous n'en sommes pas encore au temps où le Président Sarkozy définira ce qu'est la mode française (pour le reste, il n'a pas encore prouvé son aptitude), le Medef la peinture française, l'Unedic le théâtre français, l'Urssaf la danse française, madame Michu le cinéma TF1 français, et ma concierge la sculture française - et oui, d'ici là, son p, elle l'aura perdu. Non, nous n'en sommes pas là. Mais nous le regardons venir. Et nous ne faisons rien. Alors évitez de cracher sur les intermittents dans les mois à venir. Parce qu'ils soulèvent une question digne d'être mise en lumière : celle de la Liberté.
Quant à l'Egalité et à la Fraternité... C'est grand, ici.
[1] Qu'est-ce que le statut d'intermittent du spectacle ? On a tout dit et n'importe quoi là-dessus. On a vulgarisé la chose jusqu'à désigner les intermittents comme les nouveaux privilégiés de la société. Le statut d'intermittent a été créé sous Malraux. Il s'agit d'une Caisse spéciale du régime des Assedic, permettant aux artistes du spectacle vivant et de l'audiovisuel d'être indemnisé pendant leurs périodes d'inactivité. Les mois où ils travaillent, ils ne touchent rien. Comme les salariés "normaux". Il faut savoir que, si la cotisation Assedic à ce régime spécial est obligatoire pour TOUS les artistes et/ou techniciens du spectacle et représente quand même la modique somme de 10,8 % du brut (pour info le régime général cotise à 6,4%... quand on parle de privilège, c'est une info qu'on occulte à dessein), seule une infime partie de ces mêmes artistes/techniciens est bénéficiaire de ce qu'on nomme le "statut intermittent", autrement dit le fait d'être indemnisé par la caisse assedic. Le calcul des droits s'établit sur 10 mois, l'indemnisation court sur un maximum de 8 mois (là encore, privilège...). Les conditions d'admission sont de plus en plus drastiques, il y a donc de moins en moins de personnes prises en compte, mais toujours autant qui cotisent - obligatoirement - et à un taux qui grimpe beaucoup plus vite que celui du SMIC ou du minimum syndical. Privilèges. Il faut savoir que tout le spectacle vivant en France, sa diversité, sa vivacité, reposait sur ce régime d'intermittence ; les comédiens et techniciens étant indemnisés pendant leurs périodes de répétitions, et payés pendant leurs périodes de représentation - exception faite des théâtres et compagnies subventionnés par les différentes tutelles (département, région, ministère de la Culture). Aujourd'hui, cette diversité est remise en question. La plupart des français s'en foutent, et ils ont raison, puisque les théâtres sont vides... Mais pour en finir sur les privilèges, il faut quand même comprendre que les seuls indemnisés du régime intermittent sont des personnes qui, la plupart du temps, travaillent tellement qu'elles n'ont pas besoin de cette indemnité. Les autres cotisent dans le vent pendant des années. Voilà pour un petit éclaircissement sur le vilain statut. Vilains grippes-sous d'intermittents, qui donnent aux Assedic un 10ème de leur paie. Le minimum syndical brut garanti sur un cachet est à cette date de 3,21 € de l'heure... Toutes charges comprises, l'intermittent privilégié touche par soirée un minimum garanti de 16,05 € net. Qu'on arrête donc de prendre les conneries télévisuelles pour argent comptant et qu'on comprenne pourquoi il n'y aura pas de festivals cet été.
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