Un nocturne barthésien
Je lis ce matin que le terme Nocturne utilisé par Whistler pour titrer certains des ses tableaux, et qu'il préferera finalement au commun Clair de lune (dire aussi que, dans les nocturnes de Whistler, la lune, on la cherche tout autant que le clair) lui avait été suggéré par un mécène mélomane (dont le peintre se tapait gentiment l'épouse, mais il s'agit là d'un autre type de nocturne... Ah, ces artistes...).
Le soir du 13 janvier dernier, quelques heures avant que je n'examine Eric Fottorino et sa tranche de foie gras (cf. l'article Demeurer léger), nous sortons du Centre des Ecrivains du Sud et nous dirigeons par groupes épars jusqu'au domicile de Paule Constant, par les rues d'Aix qu'une pluie fine vient tout juste de noircir. L'humidité un peu froide nous fait nous envelopper dans nos manteaux, les lumières de la ville se reflettent sur les pavés des vieilles rues, tout est calme, la ville s'est calfeutrée après l'averse et sa vie n'est plus qu'un murmure. Nous déambulons dans Aix, cette étrange ville faite de futilité tape-à-l'oeil et de purs instants de magie.
Peu de mots s'échangent. Nous venons de parler, pendant près de deux heures ; un peu de lassitude se glisse sous la protection des manteaux. La tenue et l'intensité de cette rencontre entre Eric Fottorino, Christine Jordis et Paule Constant, nous a tous à la fois ravis et éreintés. C'est long, deux heures, lorsqu'une telle passion de la littérature s'échange entre trois écrivains. C'est long, parce que ce n'est qu'un instant de bonheur pur, dont on ne veut rien perdre.
Je chemine donc, et me glisse avec effronterie aux côtés de Christine Jordis, dont le roman, Un lien étroit, vient tout juste de paraître. Nous parlons, de la fragilité dans laquelle elle se trouve, trois jours à peine après la publication de son roman. Aucune critique n'a encore été publiée, elle ne sait rien de la façon dont son livre va être accueilli par le public, c'est un moment difficile, déstabilisant et à la fois très émouvant : une sorte de dépossession consentie.
Je lui pose la question qui m'a brûlé les lèvres pendant toute son intervention à l'amphithéâtre : pourquoi avoir choisi la forme romanesque, alors que sa chronique du couple aurait pu faire l'objet d'un essai (Christine Jordis fut essayiste, notamment sur les romancières anglaises contemporaines, avant de s'aventurer dans le roman). Et elle convient qu'il y a effectivement une hésitation, dans Un lien étroit, comme un aller-retour entre les deux formes ; mais elle avait besoin de la fiction car certaines images s'imposaient à elle - peut-être celle, magnifique, de la salle de bains dans le chapitre (elle préfère le terme leçon) n° 33, Un épisode.
Je lui dis que la lecture de son livre m'a souvent fait penser à Roland Barthes, tant dans la forme que sur le fond. Je sais parfaitement que parler de Roland Barthes à Christine Jordis, c'est entrer en terrain familier. Elle fait explicitement référence au sémiologue dans Un lien étroit, tout comme elle rendait hommage à La Chambre claire dans le titre de son précédent roman, La Chambre blanche. Nous parlons donc des Fragments d'un discours amoureux, de La Préparation du roman, de la difficulté de Roland Barthes face à la forme romanesque, qui l'attirait mais dans laquelle il n'osait plonger en tant qu'écrivain. Un lien étroit a définitivement une construction barthésienne, et je crois que Christine Jordis s'inscrit dans la filiation de Roland Barthes. Je le lui dis, sans flatterie, je la sens touchée par cette réflexion. Alors Christine Jordis se penche vers moi avec cette élégance qui lui est propre et me souffle comme une confidence, alors même que personne autour de nous n'est assez proche pour l'entendre : "Je souhaiterais qu'au moins un critique littéraire le remarque également."
Passé ce petit instant d'intimité, nous hâtons le pas vers les autres groupes, plus avancés que nous, car dans la fougue de notre petite discussion nous nous sommes laissés distancer. Autour de nous Aix s'agite un peu, nous approchons du cours Mirabeau. Nous finirons notre marche en parlant de la pluie et du beau temps. Je rêve encore sur quelques mètres de Barthes, des résonnances de ce que nous venons de partager, en savourant ma chance d'avoir en toute simplicité, pendant quelques minutes, pu établir un lien étroit avec Christine Jordis.
Le soir du 13 janvier dernier, quelques heures avant que je n'examine Eric Fottorino et sa tranche de foie gras (cf. l'article Demeurer léger), nous sortons du Centre des Ecrivains du Sud et nous dirigeons par groupes épars jusqu'au domicile de Paule Constant, par les rues d'Aix qu'une pluie fine vient tout juste de noircir. L'humidité un peu froide nous fait nous envelopper dans nos manteaux, les lumières de la ville se reflettent sur les pavés des vieilles rues, tout est calme, la ville s'est calfeutrée après l'averse et sa vie n'est plus qu'un murmure. Nous déambulons dans Aix, cette étrange ville faite de futilité tape-à-l'oeil et de purs instants de magie.
Peu de mots s'échangent. Nous venons de parler, pendant près de deux heures ; un peu de lassitude se glisse sous la protection des manteaux. La tenue et l'intensité de cette rencontre entre Eric Fottorino, Christine Jordis et Paule Constant, nous a tous à la fois ravis et éreintés. C'est long, deux heures, lorsqu'une telle passion de la littérature s'échange entre trois écrivains. C'est long, parce que ce n'est qu'un instant de bonheur pur, dont on ne veut rien perdre.
Je chemine donc, et me glisse avec effronterie aux côtés de Christine Jordis, dont le roman, Un lien étroit, vient tout juste de paraître. Nous parlons, de la fragilité dans laquelle elle se trouve, trois jours à peine après la publication de son roman. Aucune critique n'a encore été publiée, elle ne sait rien de la façon dont son livre va être accueilli par le public, c'est un moment difficile, déstabilisant et à la fois très émouvant : une sorte de dépossession consentie.
Je lui pose la question qui m'a brûlé les lèvres pendant toute son intervention à l'amphithéâtre : pourquoi avoir choisi la forme romanesque, alors que sa chronique du couple aurait pu faire l'objet d'un essai (Christine Jordis fut essayiste, notamment sur les romancières anglaises contemporaines, avant de s'aventurer dans le roman). Et elle convient qu'il y a effectivement une hésitation, dans Un lien étroit, comme un aller-retour entre les deux formes ; mais elle avait besoin de la fiction car certaines images s'imposaient à elle - peut-être celle, magnifique, de la salle de bains dans le chapitre (elle préfère le terme leçon) n° 33, Un épisode.
Je lui dis que la lecture de son livre m'a souvent fait penser à Roland Barthes, tant dans la forme que sur le fond. Je sais parfaitement que parler de Roland Barthes à Christine Jordis, c'est entrer en terrain familier. Elle fait explicitement référence au sémiologue dans Un lien étroit, tout comme elle rendait hommage à La Chambre claire dans le titre de son précédent roman, La Chambre blanche. Nous parlons donc des Fragments d'un discours amoureux, de La Préparation du roman, de la difficulté de Roland Barthes face à la forme romanesque, qui l'attirait mais dans laquelle il n'osait plonger en tant qu'écrivain. Un lien étroit a définitivement une construction barthésienne, et je crois que Christine Jordis s'inscrit dans la filiation de Roland Barthes. Je le lui dis, sans flatterie, je la sens touchée par cette réflexion. Alors Christine Jordis se penche vers moi avec cette élégance qui lui est propre et me souffle comme une confidence, alors même que personne autour de nous n'est assez proche pour l'entendre : "Je souhaiterais qu'au moins un critique littéraire le remarque également."
Passé ce petit instant d'intimité, nous hâtons le pas vers les autres groupes, plus avancés que nous, car dans la fougue de notre petite discussion nous nous sommes laissés distancer. Autour de nous Aix s'agite un peu, nous approchons du cours Mirabeau. Nous finirons notre marche en parlant de la pluie et du beau temps. Je rêve encore sur quelques mètres de Barthes, des résonnances de ce que nous venons de partager, en savourant ma chance d'avoir en toute simplicité, pendant quelques minutes, pu établir un lien étroit avec Christine Jordis.
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