Spéciale Euro 2016 : Grisou

Publié le par Laurent Kiefer

Puisque l’occasion m’est gracieusement donnée par moi-même de prendre la parole en ces pages immatérielles, j’aimerais vous entretenir d’un événement qui a changé ma vie : ma découverte d’un sport méconnu, voire moqué par les politiques qui, à l’instar de Henri Guaino, prennent, dès que quelque chose les dépasser, un plaisir coupable à hululer pathétiquement sous les ors d’une République poussiéreuse et davantage unie dans la bêtise que dans l’adversité.

Un sport beau. Un sport vertueux puisqu’il est exclusivement sponsorisé par Cheval magazine. Un sport dont la noblesse n’a d’égale que la discrétion, j’ai nommé : le water-poney. Le principe du water-poney est simple, lorsqu’on n’entre pas dans le détail de règles jugées trop complexes par le commun : deux équipes de cinq poneys au pedigree irréprochable (ils sont français, eux), élevés dès la naissance pour devenir les athlètes que l’on sait, doivent remettre dans sa cage un lapin juché sur un radeau. Le tout se déroule sur un terrain inondé où s’ébattent les quadrupèdes. Parfois le poney est monté par son propriétaire (certains poneys parmi les plus célèbres sont autonomes et maîtrisent parfaitement les subtilités de leur art). Les jockeys ne peuvent utiliser ni leurs pieds ni leurs mains. Ils sont juste autorisés à manœuvrer une canne à pêche pourvue d’une carotte, et peuvent également murmurer des conseils à l’oreille de leur équidé – conseils qu’on ne peut se hasarder à beugler comme des veaux et ce pour deux raisons bien compréhensibles : les poneys sont des créatures superbes, mais farouchement susceptibles, ils ont conscience de leur supériorité sociale au regard du reste du règne animal, il ne s’agit pas de s’adresser à eux comme au dernier des ovins, même s’il s’agit d’un électeur français ; d’autre part, rappelons que ces conseils tactiques pourraient faire l’objet de larcins, être récupérés par l’équipe adverse et mettre en péril la victoire. On s’adresse donc à son poney au creux de l’oreille, avec douceur – et peigne, pour les plus respectueux de l’effort sportif. Le tout en alexandrins.

La carotte se doit d’être cultivée en France. D’autant qu’on n’utilise ni kumquat ni ananas, ni aucun autre piège à l’exotisme douteux et porteur de bactéries terroristes nuisibles à la santé très fragile mais non moins patriote des athlètes-poneys. Alors, comme n’importe quel bouseux sponsorisé par la CEDAR (communauté européenne des amateurs racinaires) est capable de cultiver la carotte, manquerait plus qu’elle soit belge ou allemande. D’ailleurs le poney a un flair extrêmement développé, malgré ses narines de canasson. Il sait reconnaître la nationalité d’une carotte quand on lui en présente une. La carotte donc, sert à inciter l’athlète à se dépasser. Effectivement, la rétribution du vainqueur s’effectue en tubercules exclusivement cultivés sur la commune de Vichy. La célèbre carotte-Vichy, toujours de bon goût, et garantissant un apport de nutriments que les boches nous envient. Les biches, pardon. L’usage de la carotte comporte néanmoins un risque tactique, car dans l’éventualité où c’est le lapin qui s’en empare, il y a faute : le jockey incriminé doit quitter le terrain avec sa monture, sans espoir de retour.

Le lapin flottant peut être déplacé vers sa cage à l’aide de la jambe ou du museau, plus rarement de la cuisse. Le lapin n’a pas le droit de grimper sur le dos du poney. Il doit rester sur son embarcation. Il peut, à la rigueur, cela s’est vu, sauter du radeau vers sa cage. Mais il n’a droit qu’à un saut unique. D’autre part, si le lapin tombe à l’eau, le poney doit le secourir à l’aide de sa queue, et le replacer sur son radeau, sans pour autant faire progresser ce dernier vers la cage de l’équipe adverse. Cela n’a l’air de rien, mais on imagine avec peine les heures d’entrainement que nécessite la maîtrise de cette technique de sauvetage caudal latéral. Les épouses des athlètes en savent quelque chose.

Si le lapin se noie, le capitaine de chaque équipe part chez Findus, on ne le revoit pas. Il a juste le droit de faire un don de semence, afin d’assurer sa lignée, avant de disparaître dans les broyeuses à lasagnes. C’est dur, mais c’est la règle. Et l’esprit sportif est tel chez le poney qu’on n’a jamais vu le moindre athlète se rouler par terre, ou plutôt par mer, même en cas de coup de sabot dans les boules. Le poney est un sportif stoïque. Il ne tourne pas non plus de sex-tape.

Subjugué par la beauté de ce sport, par le corps velu et humide de ces athlètes qui évoluent avec grâce au milieu de gerbes d’eau boueuse pour sauver, avec un sens du sacrifice qui force le respect, un con de lapin dont on se demande ce qu’il fout à naufrager bêtement sur son bout de bois alors que c’est quand même pas compliqué de rester heureux devant sa télé à manger des cacahuètes, ma fibre sportive donc, pourtant vieille et racornie, s’est soulevée. J’ai voulu me taper un poney. Taper dans le poney, pardon. J’ai investi dans une panoplie de jockey, et j’ai acheté ma monture, 2 ans et demi, 1m20 au garrot, quatre pattes – jambes, mille excuses – une jolie crinière rebelle, pas évidente à rendre présentable dans les soirées mondaines, il a lu Bernard-Henri Lévy dans le texte, et fort de cet enseignement, défèque avec classe dans les seaux à champagne dès que l’occasion se présente. C’est un as du lapin. Il se nomme Badinguet, mais personne ne l’appelle comme ça. La petite tache délavée qu’il arbore avec une fierté adolescente un peu agaçante, au milieu du front, lui vaut le sobriquet de Grisou.

Publicité
Grisou, ici à l'entrainement, en bordure de fat-zone.

Grisou, ici à l'entrainement, en bordure de fat-zone.

Et voilà que pour son premier match en sélection officielle, Grisou a dû subir la concurrence déloyale d’une sorte de parodie de sport où une trentaine de précieuses juchées sur des escarpins à crampons, attifées avec un mauvais goût dans la casaque à faire rougir de honte Jean-Paul Ponier, célèbre créateur de mode chez Robes & Fers, qui n’est pourtant pas connu pour son classicisme stylistique ; trente pétasses disais-je (sans compter les remplaçantes, vu qu’elles ne sont pas fichues d’assurer un match en entier – et ça se dit sportif ?) occupées à se dandiner derrière un ballon mort qui roule tout seul sur terrain sec, et à se faire applaudir comme des bichettes en strass dès qu’elles manquent une passe.

Mais ce qui me sidère, ce que je trouve absolument scandaleux, c'est que la rediffusion du match de water-poney où Grisou, ma monture, était en sélection officielle de crinière la plus pouilleuse, et qui a gagné (haut le sabot et sans même un frisson caudal) la coupe de la croupe la plus porto-friendly, n'a fait aucune audience. Il y a match et match, mais ça, personne n'en parlera, parce que le water-poney, malgré son caractère grandiose, humaniste et spectaculaire, est un jeu trop intellectuel pour les français. Même pour Alain Finkielkraut, qui n’est pourtant pas le quart d’une andouille.

PS. Des esprits chagrins viendront bien sûr me reprocher de publier cette chronique du 27 la veille dudit jour. Seulement, bande de fats, demain, je ne peux pas : j’ai water-poney. Ah, ça vous la coupe…

Publié dans Chroniques du 27

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article