Demeurer léger
Le métier de lecteur est rendu parfois difficile par des choix bassement matériels : surveiller sa ligne, est-ce (re)prendre de la brandade de morue sur une pomme de terre chaude ou se (re)servir de ce délicieux foie gras préparé par Sylvie Giono ? Oui, la vie mondaine a décidément ses cruautés.
Eric Fottorino, lui, donne l'exemple. Ce sera le foie gras. Mais attention, du foie gras, l'auteur de Baisers de cinéma écarte cette couche jaune de graisse de canard durcie sur une partie latérale de la tranche congrue dont il vient de garnir son assiette. Il dépiaute ainsi du bout de sa lame, avec une précision d’horloger, la tranche fine pour n’en conserver que le foie à proprement parler ; l’essence, diront certains. Je sais qu’il n’y a pas de chipotage dans ce geste, juste une façon – peut-être – de se donner bonne conscience face à la menace qui pèse sur les artères du quarantenaire surmené qu’il est en cette soirée du 17 janvier 2008, dans le salon très peuplé de Paule Constant.
Et après tout, Eric Fottorino n’applique-t-il pas à sa littérature le même geste précis d’écrémage lorsqu’il vient à mettre la dernière main à ses romans ? Nous parlons de la genèse de Baisers de cinéma, de celle de Korsakov. Je reviens sur ce qu’il nous a confié, devant 250 personnes au Centre des Ecrivains du Sud, quelques heures auparavant. Baisers de cinéma est né d’un texte court, l’incipit du roman tel qu’il se présente aujourd’hui, auquel il ne parvenait pas à donner suite. Le texte en question, quelques pages, pas même de quoi tirer une nouvelle, sommeillait patiemment dans un tiroir depuis 1994. « L’état de grâce » de ces toutes premières pages s’était évaporé. Il ne voulait pas forcer le trait, il préférait patienter. Lorsqu’il décide de l’en ressortir, après y avoir songé de loin en loin, tout en écrivant Korsakov, près de dix ans se sont écoulés. En 2003, un été sur la côte normande, l’écriture semble se « ré-accorder », elle est à nouveau apte à former une partition, à donner à entendre une musique « juste ». Fottorino a le désir de donner suite à cette histoire d’homme à la recherche d’une mère fantasmée. Cependant, il veut écrire un roman court et surtout léger, un livre plus insaisissable que ses précédents ouvrages, un livre comme un tour de magie. Le premier jet achevé aux alentours de 2004, Eric Fottorino coupe, confie-t-il, « comme un fou ». Mais je peine à me figurer l’auteur en fou, quelle que soit sa folie. Non, je le vois plutôt, avec méticulosité, chercher du bout de sa lame le livre parfait, une sorte d’essence du livre. Avec (ou sans) le Prix Fémina qu’il obtiendra pour Baisers de cinéma, il semble satisfait de son travail : pour lui, le tour de magie est réussi. Il n’a pas tort à mon sens.
Non comptant d’être un auteur à découvrir, l’homme du Monde est, malgré la tempête qui sévit autour de lui en cette mi-janvier, d’une disponibilité heureuse et sereine. Il fait un court aller-retour Paris – Aix-en-Provence pour venir à la rencontre de ses lecteurs ; il se prête à mes indiscrétions avec une jovialité un peu lasse, mais sincère. Il me laissera, au bout d’un quart d’heure en s’excusant humblement : « Je vais aller m’asseoir un peu, à présent. » Une chaise l’attend. Là, avec tranquillité, il savoure son foie gras avec un plaisir similaire à celui que procure la lecture de son dernier roman.
Je vais aller embêter Christine Jordis.