Je plains les quintuplés

Publié le par Laurent Kiefer




C'est le Président Sarkozy qui l'a dit, répété jusqu'à sous-entendre l'insulte de tout un peuple l'ayant affecté (de bon gré ou un peu forcé) à la plus haute fonction de la vie politique française : Les Français ne travaillent pas assez. Il faut travailler plus pour gagner plus. J'en passe et de plus dignes de son homologue américain.

L'exemple est parfois donné par les fonctionnaires assermentés. Parfois l'exemple n'est pas donné. Il est plutôt... repris.

Mardi dernier, pour des raisons que je n'exposerai pas ici en détail, j'ai été confronté à beaucoup de détresse humaine et beaucoup de violence sociale. Il y a des jours, comme ça, où les événements s'enchaînent dès neuf heures du matin, et il n'y a plus qu'à se montrer fort et droit, car on se doute que les journées qui débutent très mal continuent sur le même registre. Alors on fait le canard le long des murs et l'on avance contre les bourrasques.

Un peu sonné par, donc, de graves événements que je n'exposerai pas, je prends mon bus pour me rendre à un atelier de théâtre que j'anime. A la descente du bus, plongé dans mes pensées, j'en oublie mon sac. Dedans ne se trouve rien de valeur : une carte bleue sur laquelle je fais immédiatement opposition, un billet de dix euros, mes papiers d'identité (tous, tant qu'à faire), des livres, des textes de théâtre destinés à mes élèves, etc...

Nous en rions tant bien que mal avec les élèves, et le soir en rentrant, après un passage express aux urgences de l'hôpital, je rentre chez moi, où m'attend un message rassurant : le commissariat de *** est en possession de mon sac. On l'a ramené. Je suppose avec raison que mes papiers y sont, puiqu'on a su trouver mes coordonnées téléphoniques. Un peu de soulagement au terme d'une journée comme je n'en souhaite à personne.

Mercredi passe entre ateliers et visites à l'hôpital. Jeudi matin, j'appelle le commissariat en question pour me faire confirmer qu'ils sont toujours en possession de mon sac. Une dame charmante me donne les horaires du commissariat (8h - 21h) et m'explique comment m'y rendre en voiture. Le problème est que je n'ai pas de voiture. Je me documente en utilisant l'admirable mappy.org, le commissariat n'est pas vraiment desservi par la ligne de bus. Le soir, avant un atelier et après de nouvelles visites hospitalières, une amie me conduit au commissariat de ***, où nous ferons un passage éclair.

Je me dirige vers le commissariat, tous volets fermés. Il est 20h40. J'entre, tout est noir excepté un petit lumignon pâlot du côté de la banque d'accueil, désert. Une dame apparaît, pas franchement avenante, ce que je peux comprendre. Quand on est à vingt minutes de la fermeture, on voit d'un oeil circonspect entrer d'éventuels problèmes.

Je m'excuse immédiatement d'arriver aussi tardivement, c'est la première phrase que je prononce. J'explique la raison de ma venue. Je suis venu récupérer un sac.

" Il n'y a pas de sac ici, monsieur, me répond la jeune femme. Vous devez vous tromper, les objets trouvés sont amenés à la gendarmerie, ici vous êtes au commissariat. Ici, on n'a pas de sac. "

Elle me parle comme à un demeuré, avec une condescendance un peu mielleuse. Je sais qu'elle aussi doit avoir affaire à beaucoup de misère humaine dans son métier. C'est un peu comme les médecins, qui vous parlent comme si le seul fait d'être allongé dans un lit d'hôpital laissait entendre que vous êtes proche d'un Alzheimer.

J'insiste. Je lui demande si elle en est bien sûr. Un homme entre, et d'une voix tout aussi définitive, sans prendre le peine de me saluer, répète la sentence : "Monsieur, nous n'avons pas de sac."

Je demande si je suis bien au commissariat de ***, je leur donne leur propre adresse pour leur faire entendre que je sais parfaitement où je me trouve.

Il me répond (car elle, en sa présence, ne m'adressera plus la parole) : " Oui, vous êtes au commissariat de ***, mais c'est à la gendarmerie que vous devez vous adresser.

- J'ai eu ce matin au téléphone une de vos collègues qui m'a bien dit être en possession de mon sac...

- Vous en êtes sûr ?

- Vous m'avez même laissé un message avec votre adresse et votre numéro de téléphone."

Mutisme des agents de police. Puis il me demande :

" C'est quoi votre nom ? "

Il se saisit du registre, qu'il compulse.

" Quand est-ce qu'on vous a appelé ?

- Mardi soir dernier à 19h41. "

Il me jette un bref coup d'oeil, comme si ma précision (pas de ma faute si j'ai une mémoire qui fonctionne à pleine capacité, contrairement à certains...) était une forme d'insulte. Il continue de regarder le registre, en disant à sa collège :

" Je le saurais, s'il y avait un sac, t'as vu un sac, toi ?

- Non, répond-elle. "

Puis il reprend dans un soudain élan de lucidité : " Ah ben oui, effectivement, on nous a bien rapporté un sac à ce nom mardi soir. Tu vas voir ? Numéro 212. "

Côté demoiselle, ça traîne un peu des pieds, mais ça se déplace dans la salle attenante.

" Il est comment, votre sac ? " me demande-t-il. J'en fait une brève description, aussi précise que possible et totalement superflue, puisque j'entends de la salle voisine : " Il est là. "

Soulagement. De courte durée. Le policier me demande :

" Vous avez vos papiers ? "

Là, je me suis dit : " On n'est pas couché... "

" Non, pas sur moi, mes papiers sont dans mon sac.

- Mais vous n'avez pas de papiers sur vous ?

- Non, puisqu'ils sont dans mon sac.

- Ah, alors je ne peux pas vous rendre votre sac, monsieur. Il faudrait que vous puissiez me présenter une autre pièce d'identité. Un Livret de famille ?

- Je n'en ai pas.

- Un passeport.

- Non plus.

- Monsieur, je ne peux pas vous rendre votre sac, qui me prouve que vous êtes la bonne personne ? "

Je me suis réellement demandé s'il n'était pas en train de se payer ma tête. Mais j'ai eu un élément de réponse quand il s'est mis à énumérer tout ce qu'il y avait dans mon sac. Je l'ai interrompu en lui demandant :

" Ce n'est pas à moi à vous dire ce que contient mon sac, pour vous prouver qu'il s'agit bien de mon sac ? "

Et je me mets à lui décrire l'emplacement des éléments qui se trouvent dans le sac, plus tout ce qu'il n'a pas cité. Jusqu'à décrire l'apparence des marque-page dans les livres et leur emplacement approximatif. Lorsque j'ai fini, il me répond en toute sincérité :

" Vous pourriez très bien le savoir sans que ce sac soit votre propriété. "

Dans l'orchestre, la trompette émet un couac.

" Pardon ?

- Vous savez, on en voit dans la Police Nationale...

- J'imagine, oui, dis-je avec un sourire en le dévisageant.

- Imaginez un peu que ce ne soit pas le vôtre et que le vrai propriétaire se pointe demain, qu'est-ce qu'on va lui dire ? Non, désolé, mais si vous ne pouvez pas me présenter un document attestant votre identité, il faudra revenir demain avec une quittance EDF ou autre.

- Euh... ça changera quoi ? Il n'y a pas ma photo sur la quittance.

- C'est pas pour la photo, c'est pour l'adresse.

- Ah...

- Et puis demain y'aura mon chef. Moi je peux pas prendre la décision de vous le rendre comme ça, vous comprenez, on a des consignes. Mon chef, lui, il peut.

- Je n'ai pas de voiture, vous savez, puisque j'ai oublié ce sac dans un bus.

- Eh ben faut faire un peu attention à ses affaires, plaisante-t-il goguenard. Vous habitez où ?

- à Aix.

- Ben comment vous êtes venu si vous n'avez pas de voiture ? Vous avez fait du stop ?

- Une amie a eu la gentillesse de me conduire...

- Ben elle peut peut-être vous conduire demain ? "

Je pense : "Oui bien sûr, elle n'a que ça à faire... Elle ne travaille pas, c'est bien connu, il n'y a que l'administration qui est achernée à faire son boulot correctement, les autres sont des fainéants, Sarkozy n'arrête pas de le répéter. "

" Vous pourriez peut-être ouvrir mon portefeuille et regarder ma photo, proposé-je, pour voir s'il y a une ressemblance...

- Oui mais si votre photo elle est ancienne ?

- J'ai refait faire mon permis de conduire en juin dernier...

- Ah, monsieur, on ne peut pas se baser sur une photo... Moi, sur ma carte d'identité, vous comprenez, j'ai les cheveux longs. (à noter que l'homme en question est quasiment chauve...).

- Excusez-moi, mais si on ne peut pas se baser sur la photo, à quoi sert la photo ? Est-ce que vous pourriez simplement ouvrir mon permis de conduire pour vérifier...

- Monsieur, je ne peux pas me baser sur votre photo ", répète-t-il sans même faire venir le sac.

Et là, il m'envoie le coup de grâce. La phrase qui mériterait l'ordre du mérite et de la mauvaise foi administrative réunies.

" Une photo, une photo... Qui me dit que vous n'avez pas un jumeau ? "

Efficacité. Je ne trouve rien à répondre, je ne m'attendais pas à ce qu'il aille aussi loin dans la bêtise. La dame est revenue. Sans le sac. Bras croisés. Elle s'approche de la banque, comme pour prévenir la moindre vélléité d'emportement. Mais je ne vais pas m'emporter. Je suis au-delà de l'emportement. Autant de connerie, ça n'énerve pas, ça désole.

Le policier range son registre, il me dit : " Non, le mieux c'est que vous reveniez demain, que vous voyez avec mon chef. Il est là entre 8h et 12h et entre 14h et 18h. Venez plutôt le matin. "

Ben oui, plutôt le matin, gros malin, c'est à dire à un moment où tu n'y seras probablement pas puisque tu te coltines la fermeture... Et il rajoute, tout content de lui :

" Mais ne vous inquiétez pas, surtout. Votre sac est là, bien au chaud, entre les mains de la Police ! "

Pour un peu je serais rassuré... Je leur souhaite une bonne soirée, avec mon sourire le plus chaleureux. Et je me dis intérieurement : " C'est pas ton chef, que je verrai demain, balourd, c'est le Commissaire Général... "

Je reviens dans la voiture. Mon amie s'étonne de l'absence de sac. Je lui demande si le meurtre d'un agent de police incompétent est considéré comme un délit ou un acte d'utilité publique.

Nous avons à peine fait demi-tour sur le parking qui fait face au commissariat que le rideau de l'entrée a été tiré, et que la véhicule de police stationné devant a disparu. Je jette un oeil au tableau de bord. Il est 20h50. Je prie pour que personne n'ai besoin de la Police Nationale du commissariat de *** dans les dix prochaines minutes.

Episode 2. Le lendemain matin, donc, remonté, décidé à faire état de l'épisode "jumeau", je reviens au commissariat. Je tombe sur une policière charmante, une très jolie fille, souriante, avenante, efficace, compréhensive. Elle me demande si j'ai un justificatif de domicile quelconque, que je m'empresse de lui fournir. Ca l'embête un peu que je n'aie pas de papier plus officiel. Elle se souvient parfaitement du sac, c'est elle qui m'a répondu la veille au matin. Elle va le chercher, l'ouvre avec ma permission, tombe sur deux photos d'identité. Elle sourit. Elle dit : " C'est bon, pas de doute possible. " Je ne lui parle pas de mon jumeau. Nous faisons l'inventaire du sac. Il n'y manque rien excepté une petite centaine de timbres-poste. En dix minutes, l'affaire est réglée.

Toute envie de doléance est désamorcée par la cordialité de cet agent. Je n'ai pas envie de faire ressurgir sur elle la paresse de ses collègues. Ils avaient juste envie de finir plus tôt, y'a pas de mal. Je les faisais chier, c'est tout. Ils ne sont pas payés pour faire des heures sups. Travailler plus pour gagner plus, doit y avoir un sens qui leur est resté caché... Afin de ne pas prendre ce risque, car on vit dans une société sécurisée, ils ont pris l'option "départ en avance". Conscience professionnelle des services de sécurité publique. Heureusement qu'ils ne sont pas tous comme ça, ces damnés fonctionnaires mis à l'index. Dommage simplement qu'il s'en trouve pour donner de leur profession une image aussi négative, aussi représentative des clichés véhiculés sur le fonctionnariat - et auxquels je ne prêtais aucun crédit jusqu'à jeudi dernier...

Je laisse juste entendre à la demoiselle au moment de la signature de l'inventaire de mon sac :

" J'ai eu un peu de mal à le récupérer hier soir...

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Je n'avais pas de papiers d'identité.

- Oui, enfin, quand on voit les photos...

- Ils ne les ont pas regardées. Je vous remercie. Bonne journée. "
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Publié dans Chroniques du 27

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F
<br /> C'est épique cette histoire ! Ils sont un peu lourds ces policiers !<br /> <br /> <br />
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