Etre ou ne pas être (prétentieux)

Publié le par Laurent Kiefer

Laurent Kiefer, comédien, interviewé par Romain van Severen, créature, le soir du 2 octobre 2006.

 

Romain van Severen : Vous êtes sensément acteur, pourtant vous n'êtes employé que par vous-même, comment se fait-il que vous travailliez toujours en solitaire ?

Laurent Kiefer : Nous sommes tous "sensément" acteurs. Je pars du principe que, sans être passé par un Conservatoire National, je ne suis pas acteur, je me suis déclaré acteur. La nuance est de taille. Cela dit, de trop nombreuses personnes sortent des Conservatoires Nationaux en n'ayant d'acteur que le nom - plus même le diplôme... Cependant puisque je vous ai créé, van Severen, je perçois le sens caché de votre question : oui, se déclarer acteur est d'une absolue prétention. Pour ma défense, je dirai que je ne sais rien faire d'autre pour occuper mon temps. Quant au fait de travailler seul, c'est quelque chose de très actuel. C'est un hasard de projets et d'expériences malheureuses qui m'ont amené à m'isoler, peut-être pour creuser le plus profondément possible l'expérience du solo théâtral. Mais je n'ai rien contre l'idée de travailler avec d'autres, d'être "employé" dans un autre projet. C'est mon emploi du temps qui est peu compatible actuellement avec cette idée. Et je me méfie énormément des théâtreux et de leur "grande famille". J'ai déjà une grande famille naturelle, pas besoin d'une seconde.

Romain van Severen : C'est moi qui vous ai créé. Quelle "grande famille" ?

Laurent Kiefer :  Il est malheureusement d'usage dans les compagnies théâtrales, dans les collectifs de comédiens, de permettre des ingérences dans la vie privée des uns et des autres, sous couvert de "mieux créatif";  c'est un procédé banalisé, très répandu, et que je trouve intolérable. Pour avoir été employé dans un commerce, je peux vous certifier qu'il n'y a pas besoin de se confier sur son pedigree ou ses expériences sentimentales pour faire correctement son travail. Il devrait en aller de même au théâtre, or ce n'est pas le cas. Je n'ai pas besoin de savoir que telle comédienne a perdu sa grand-mère trois ans auparavant et qu'elle ne s'en est jamais remise ; tel autre comédien n'a pas besoin de savoir à quoi j'ai occupé la soirée précédente pour me donner la réplique. Les metteurs en scène sont parfois tellement démunis, ils savent parfois si peu faire leur métier que sans cette ingérence dans la vie de l'autre, ils ne trouvent rien à vous faire dire. C'est déplorable. Nous sommes continuellement sollicités pour des relations affectives, alors que nous devrions nous en tenir à des relations de travail - seulement il est plus facile de dire "je ne te paye pas" dans le premier type de relations que dans le deuxième... C'est tellement pratique pour certains directeurs de compagnie. C'est en cela que j'évoquais cette "grande famille". Non, nous sommes les salariés (dans le meilleur des cas) d'un projet artistique commun, pas de lointains cousins.

Romain van Severen : C'est un peu nier le sensible, non ?

Laurent Kiefer : Non. C'est le laisser dans la sphère professionnelle. Evidemment qu'il y a beaucoup d'affect au théâtre ou au cinéma. Mais ce n'est pas un apanage artistique, le sensible. Il y en a aussi dans l'entreprise, il est seulement mis en jeu autrement. Je ne veux pas nier le sensible de ce métier, seulement je refuse la complaisance. Je dis toujours qu'un comédien est une machine à réagir. Un instrument à émotions. Qu'il ait été sincère ou non ne regarde personne, du moment qu'il est crédible. Il faut laisser le personnel à la porte du théâtre. On s'en branle, du personnel, dans un projet commun. C'est un poison.

Romain van Severen : Revenons sur votre parcours de comédien ; votre nom circule un peu dans les milieux culturels des bouches du rhône, pourtant personne ou presque ne vous connait. D'où vient qu'au bout de dix ans d'activité dans la région, vous ne soyez pas encore parvenu à vous faire un nom ?

Laurent Kiefer : Peut-être est-ce dû à une certaine forme de "dilettantisme"... J'ai toujours été comédien, mais j'ai de nombreuses fois cessé d'exercer cette activité pour m'occuper à autre chose. Parfois forcé par les événements, ce n'est pas un métier qui rapporte énormément d'argent... D'autres fois ça a été un choix délibéré, un ras-le-bol de la profession, ou l'attirance vers d'autres disciplines. Mais ce n'est pas à vous, créature van Severen, que je vais apprendre ce que je fais lorsque je ne suis pas comédien... Quant à se faire un nom, oui, c'est important pour obtenir des propositions de travail, mais est-ce une fin en soi ? Je n'ai pas forcément pour désir qu'on se souvienne de moi. J'ai pour ambition de vivre ma vie selon mon désir, dans la mesure du possible. Ce qui dans notre société est le luxe suprême. Un luxe de pauvre...

Romain van Severen : De façon générale on vous a plutôt proposé des rôles froids, durs, de tueurs, de névropathes. Seriez-vous victime d'un emploi ?

Laurent Kiefer : Je n'en sais rien. Cela répondait peut-être aussi à l'image que je renvoyais. Aujourd'hui on ne me propose plus rien (étant donné que je suis très pris par mes propres projets - où je ne n'interprète pas un tueur mais un écrivain). Dans le dernier court-métrage que j'ai tourné le personnage n'avait rien de "méchant", il était plutôt naïf - faussement naïf, certes, mais cela m'a permis d'explorer une facette plus sensible. Je rêverais d'incarner un personnage faible, à fleur de peau. De mettre au rencard toutes ces années de dureté, d'agressivité. D'un autre côté, jouer les salauds est très plaisant. C'est un challenge de rendre humain celui qui n'a pas été écrit pour l'être...

Romain van Severen : Dans les rôles que j'ai écrits pour vous, il n'y a qu'un seul trait de caractère en commun : le cynisme. Ce serait une facette de votre personnalité ?

Laurent Kiefer: Sans aucun doute. Mais je ne suis cynique qu'intérieurement... je tente de ne pas trop le montrer. Nous sommes dans une société très cynique. Qui traite l'humain avec mépris et cynisme. Pourtant le cynisme n'est acceptable et accepté (ce me semble) que dans la sphère de la fiction. Dans la fiction, c'est fascinant, au quotidien, c'est très mal reçu, peut-être parce que nous en sommes constamment victimes.

Romain van Severen : En somme vous refusez de laisser paraître votre cynisme par peur de choquer... Vous êtes un garçon trop poli pour être artiste, vous savez ? Trop consensuel.

Laurent Kiefer: Je ne suis pas un artiste, je suis comédien. C'est déjà prétentieux d'être comédien, plus encore d'être artiste. Je ne peux pas être trop prétentieux, je suis trop poli pour cela. Toute mon éducation est en jeu, là...

Romain van Severen : Il y a des gens avec qui, par excès de politesse, vous n'avez pas eu l'occasion de travailler ?

Laurent Kiefer : J'imagine que oui. Mais comme je n'ai pas travaillé avec elles, je ne saurais vous répondre.

Romain van Severen : Et des gens qui ont surmonté votre insupportable politesse consensuelle pour vous imposer du travail ?

Laurent Kiefer : Il y a quelques personnes qui ont effectivement insisté pour me faire jouer un rôle, car par excès de pudeur ou par paresse, j'étais prêt à refuser leurs propositions. Je citerai Fabien Dariel, un metteur en scène, écrivain, comédien, cinéaste et grand voyageur qui doit être perdu quelque part du côté batave du monde, qui a vraiment dû batailler pour que je daigne me mettre un peu en danger. Danièle Bré qui a été très importante dans mon parcours, même si elle ne le sait pas et si nous sommes un peu en froid aujourd'hui. Loïc Nicoloff que vous trouveriez, van Severen, sans doute trop poli et enjoué pour être honnête : nos collaborations sont rarement conflictuelles, pourtant nous travaillons trop peu ensemble, ce qui prouve bien qu'une certaine forme de consensualité doit être dépassée pour qu'un événement ait lieu - http://www.loicnicoloff.com/ Je m'arrête à ces dernières années et à la sphère de l'art dramatique, mais demain je vais m'apercevoir que j'ai oublié du monde, c'est le péril du name dropping. Mais vous savez, van truc, c'est bien pratique, pour un comédien, d'attendre qu'on frappe à sa porte sans se bouger le cul - c'est tellement valorisant de se sentir désiré dans ce métier...

 Romain van Severen : Qui aimeriez-vous entendre frapper à votre porte demain (pour vous proposer du travail) ?

Laurent Kiefer: La précision était indispensable... Je n'en sais rien. J'aimerais travailler avec des gens qui, de toute façon, sont hors de ma portée. Donc je préfère ne citer personne, ce serait prétentieux.

Romain van Severen : C'est bien, vous restez poli et très correct, bon garçon. Est-ce que vous pensez être considéré par la profession à votre juste valeur ?

Laurent Kiefer : Ce doit être votre influence, mais non. Je suis aigri parce que je suis déconsidéré et que mon génie reste méconnu - ça vous va ? Je suis considéré à la valeur de ce que je montre de mon travail, c'est à dire peu et peu souvent. Mais je pense être un honnête faiseur.

Romain van Severen : Votre modestie pue, Kiefer. Elle ne sonne pas juste, pour tout dire.

Laurent Kiefer : Torchez-vous avec.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
salut Laurent, te rappelles tu de moi ?Lyçée le Corbusier 1986...ça ne date pas d'hier mais fais un petit éffort!!!!superbe , ce que tu fais! bravo! a bientôt de te lire<br /> isabelle Defiolle
Répondre
L
<br /> Désolé, c'est effectivement très loin... Et j'ai une mémoire déplorable en ce qui concerne les noms !<br /> <br /> <br />