Numérologie, je te conchie
C’est drôle, tout de même, les obligations qu’on peut se poser à soi même. Je ne parle pas de la fréquentation des bourreaux quotidiens, ceux qui vous obligent à faire tout une série de choses que vous n’avez aucune envie de faire, je ne sais, dans le travail, dans la famille, dans les relations de tous les jours, qu’elles soient ou non d’ordre amical, non ; je parle de ces obligations qu’on s’impose, seul, sans l’aide de personne, je parle en somme des fois incroyablement nombreuses où l’on décide d’être son propre bourreau.
Pour exemple, cette « chronique du 27 ». Vers le début du mois d’octobre dernier, au moment où, pour la promotion du spectacle, j’attendais de passer à l’antenne de radio Zinzine pour une séance d’auto-promotion devant un café bienvenu à huit heures du matin tout en écoutant la voix douce d’un chroniqueur culturel qui passait juste avant moi dans le studio et évoquait, je crois me souvenir, le pont du Gard, je me faisais la réflexion que la chronique devait être un exercice difficile – je parle ici de la chronique hebdomadaire, pas même de la quotidienne, qui doit relever du sacerdoce masochiste. Et je me disais encore : « Coco, heureusement que tu n’as pas à faire ça ne serait-ce qu’une fois par mois, déjà que tu ne t’en sors pas avec un petit blog alimenté une fois l’an en moyenne, imagine un peu si tu devais devenir toi aussi chroniqueur, quelle sinécure ce serait ! »
Ami lecteur, que ne m’étais-je dit en cette occasion ! Pourquoi, je le demande à tous, pourquoi, en cette occasion, ne s’est-il trouvé personne pour me tirer de ma rêverie ? Il n’y a que moi pour avoir des idées pareilles : écrire une chronique mensuelle ! Pour faire quoi ? Fidéliser un public ? J’ai déjà un feuilleton lu par deux personnes à ma connaissance. M’obliger à écrire ? Mais pour écrire quoi ? A qui ? Dans quel but ? Etant mon meilleur ennemi, mon pire conseiller, je décidai donc début octobre d’écrire une chronique mensuelle sur ce blog, dans les 5.000 signes histoire que ça se pose là sans se montrer trop lourd, qui serait intitulée « Chronique du 27 » (pourquoi le 27, ben j’en sais rien, c’est pas mal 27, ça tombe tous les mois, comme le 2 ou le 15, sauf que c’est le 27 ; alors s’il se trouve parmi vous un(e) expert(e) en numérologie, il ou elle ira de son commentaire éclairant.)
Par chance pour moi, par chance pour vous, par chance pour l’humanité, le 27 octobre, j’ai complètement oublié ce projet de chronique. Le 27 novembre j’y ai pensé mais je venais de tuer mon chat la veille alors j’étais bien triste, j’ai pas voulu écrire. Aujourd’hui 27 décembre, je me retrouve face à cette portion d’écran blanc, je n’attends que l’inspiration, fermement résolu à écrire enfin cette première chronique du 27.
Quand j’ai une idée à la con, j’aime bien m’y tenir. Des idées du genre « tiens, tu devrais faire une biographie théâtrale de Guibert, ça t’occuperait », sûr… ça occupe bien, deux ans et demi que ça m’occupe, les idées du genre idées à la con, vaut mieux pas qu’elles se bousculent non plus, y’en a qui sont morts, comme ça. Bref.
« Je suis désespérément mou en cette fin d’année, j’ai envie de rien, fatigué, voilà, de voir personne, de rien foutre, de zapper devant ma télé, »
Voilà tout ce qui vient, je vais quand même pas me mettre à écrire comme Christine Angot, le désespoir a ses limites, non ?
La vérité est que je m’oblige à l’exercice de cette chronique mais que je n’ai rien à dire parce que je garde un peu de désespoir de cette histoire de chat mort, quinze ans de vie commune avec cet amour qu’ils (les chats, les chiens) sont seuls à pouvoir donner, puis plus rien, on les emmène à la mort et ils nous regardent avec des yeux remplis d’amour alors qu’on les emmène se faire zigouiller, bref, y’a comme un truc qui passe pas. Voilà, j’aurais pas dû commencer cette putain de chronique du 27 je vais démoraliser tout le monde avec mes salades.
Alors dans l’espoir de me changer les idées, je me passe un peu de musique, c’est la Sonate pour piano « Appassionata » de Beethoven jouée par Arthur Rubinstein et franchement c’est encore plus à se tirer une balle. Parce qu’il jour bien, Rubinstein, mais enfin, Beethoven c’est quand même pas un tordu de l’enthousiasme… Mais bon, c’est comme tout, on s’habitue, on se laisse porter, toutes ces notes, y’a quand même un petit rien de lyrisme. On écrit, l’air de rien, ça se termine. Beethoven a beau être généralement interminable, tout a une fin. Je me fiche la « Waldstein » dans l’enchaînement, on change pas une équipe qui gagne et puis quand même, cette idée du 27, de chronique du 27, mais pourquoi le 27 bordel, doit bien y avoir une raison. Et pourquoi j’y ai pas pensé le 27 octobre, et pourquoi mon chat est mort le 26 novembre, et pourquoi je suis pas super bien aujourd’hui le 27 décembre alors que Noël cette année n’était ni plus ni moins déprimant que les autres années, le 27, le 27, (Beethoven aide moi… fait le sourd, cette andouille) : bon c’est vrai, j’ai fini le foie gras, mais il me reste un paquet de pâtes, on va pas pleurer, j’ai à manger, même pas j’ai faim, où qu’il est le soucis ?
J’aurai peut-être compris le mois prochain, en 2008.
PS. Que celui ou celle qui n’a jamais commis d’acte manqué me jette la première pierre. Le 27 décembre 2007, c’est le seizième anniversaire de la mort d’Hervé Guibert.